Des serres bio chauffées aux déchets : un modèle d’agriculture circulaire en pleine expansion
À Colombelles, la Grande Ferme incarne une agriculture locale, biologique et inscrite dans une logique d’économie circulaire. Entrée dans sa 6ᵉ année d’exploitation, elle franchit un cap décisif en 2026 avec l’extension de ses serres à plus de 7 hectares. Ici, l’agriculture ne se contente pas de produire : elle valorise des ressources existantes, allie performance économique et exigence écologique, et propose un modèle durable.

Une énergie locale au service des cultures
Le cœur du projet repose sur la récupération de chaleur issue de l’incinération. Depuis 2021, les serres sont alimentées par l’unité de valorisation énergétique (UVE) gérée par le SYVEDAC (Syndicat pour la Valorisation et l’Elimination des Déchets de l’Agglomération Caennaise), située à Colombelles. La chaleur produite est acheminée via un réseau dédié sur environ 700 m, stockée dans de l’eau chaude puis utilisée selon les besoins des cultures.
Cette énergie permet de maintenir des températures optimales – jusqu’à 21 °C le matin en hiver – et d’assécher l’air, limitant les maladies fongiques comme le mildiou. « On utilise une énergie disponible toute l’année, locale et décarbonée, explique Pierre-Marie Battais, gérant de la SARL ABC 14 exploitant les serres. Cela nous permet de produire régulièrement, même en hiver, sans recourir aux énergies fossiles. »
Dans un secteur où le chauffage constitue souvent le principal coût, ce modèle reste rare : seules quelques dizaines d’hectares en France sont connectées à une unité de valorisation énergétique, sur près de 1 000 hectares de serres maraîchères. Par rapport à une serre chauffée au gaz, celle de Colombelles émet jusqu’à huit fois moins de CO₂.
Une agriculture biologique exigeante
La production est 100 % biologique et repose sur un sol vivant, enrichi en matière organique et peuplé de vers de terre. Aucun pesticide chimique n’est utilisé. La protection des cultures s’appuie sur des équilibres naturels : introduction de coccinelles contre les pucerons, plantes refuges pour les auxiliaires et observation de plantes témoins.
« Depuis trois ans, un équilibre écologique s’est installé. Les pucerons sont présents mais maîtrisés par leurs prédateurs. On travaille avec le vivant, pas contre lui », tient à souligner Pierre-Marie Battais.
L’eau d’irrigation provient exclusivement des pluies collectées sur site, avec une réserve de 40 000 m³, assurant l’autonomie hydrique. À cela s’ajoute l’apport de compost local – environ 15 tonnes par hectare – renforçant la logique circulaire.

Des performances agricoles élevées
Aujourd’hui, les serres couvrent 7 hectares : 2,4 ha de tomates cerises, 0.8 ha de tomates anciennes, 1,5 ha d’aubergines et 1,5 ha de poivrons. Elles culminent à 6 m de hauteur, permettant une production de 70 kg/m², contre 15 kg dans des serres d’ancienne génération qui ne mesuraient que 2 m.
Chaque rangée de plants mesure 90 m et compte jusqu’à 5 plants par m², grâce à la richesse des sols et à la lumière naturelle. Les tomates cerises poussent de 30 cm par semaine et chaque bouquet fleurit hebdomadairement. La serre contient environ 150 000 plants, dont certaines variétés atteignent jusqu’à 9 m.
« Notre objectif est la régularité pour obtenir le même rendement semaine après semaine, précise Pierre-Marie Battais. Nous avons également des plantes témoins dans chaque serre pour ajuster les traitements et garantir la qualité des cultures. »
La saison démarre progressivement dès le 15 mars, avec les premières tomates autour du 10 avril, et atteint la pleine production le 20 avril. Contrairement aux idées reçues, les serres ne sont pas éclairées artificiellement, conformément aux règles de l’agriculture biologique. L’éclairage que l’on perçoit la nuit est simplement celui des allées.

Un projet humain et territorial
La ferme emploie environ 100 personnes, dont 25 permanents et de nombreux saisonniers fidèles. L’objectif est d’atteindre 55 équivalents temps plein. Son implantation à Colombelles facilite le recrutement et renforce son ancrage local.
La Grande Ferme s’inscrit dans une coopérative avec d’autres producteurs spécialisés, permettant d’optimiser les cultures et de sécuriser les débouchés.
Un modèle d’avenir face aux défis climatiques
La France importe encore près de 50 % de ses tomates, et seuls 10 % des producteurs assurent une production longue. Le réchauffement climatique accentue les maladies, les ravageurs et le stress hydrique.
La Grande Ferme apporte des réponses concrètes grâce à :
- l’utilisation d’énergie issue de la valorisation des déchets
- un sol vivant
- la régulation biologique
- l’optimisation des serres
Une montée en puissance structurée
Le projet s’est construit en deux temps :
• première serre : construite à l’automne 2020, plantée en avril 2021
• seconde serre : lancée en septembre 2025, mise en culture en janvier 2026
Un nouveau bâtiment de 2 000 m² complète désormais l’ensemble, dédié au conditionnement des produits. Pensé comme une chaîne fluide, il permet un traitement “en marche en avant” : de la récolte jusqu’à l’expédition.
Du local… au national (et au-delà)
Les légumes sont conditionnés sur place : barquettes pour tomates cerises, filets pour aubergines et poivrons. Ils sont ensuite distribués dans toute la France, avec un début d’export vers l’Allemagne. Parmi les clients : Carrefour, Intermarché et Auchan. Et 80 % des aubergines prennent la direction du sud de la France.
La gestion des récoltes – deux fois par semaine – et des stocks relève d’une véritable “horlogerie”, « tant la demande peut fluctuer selon la météo et les habitudes de consommation », raconte Pierre-Marie Battais.
Produire mieux, produire ici
Les serres de Colombelles démontrent qu’une agriculture à grande échelle peut être à la fois performante, écologique et ancrée dans son territoire. Transformer des déchets en chaleur, cultiver sans chimie, économiser l’eau, structurer des filières locales : autant de leviers réunis dans un même projet. Une preuve concrète qu’il est possible de concilier alimentation, environnement et économie…
L’extension de serres, déjà en production, ainsi que le bâtiment dédié au conditionnement et l’expédition seront inaugurés le mardi 2 juin 2026.

